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Secret de musiciens experts : la visualisation multisensorielle

« Arrête-toi ! »

« Tu vois bien que tu bloques. »

« Respire, étire-toi et répète le mouvement dans ta tête en visualisation sensorielle.»

Voilà ce que je me suis encore répété hier après-midi.
En effet, cette partie majeure du prélude numéro 1 de Villa-Lobos me résiste.

Pour être franc, je manque un peu de temps.  
(je sais, nous sommes 65 millions dans ce cas en France).

Comme vous, quand le temps me fait défaut, j’ai envie que les choses aillent vite. Très vite.
Je veux du concret.
Au point que j’en oublie presque les bonnes manières

C’est là que se trouve le hic.

En effet, la maîtrise d’un geste musical est comparable à la croissance du bambou.

Le bambou passe des années à créer des racines sous la terre. Il reste invisible jusqu’à 5 ans ! 

Le jour où il pointe le bout de son nez hors du sol, sa croissance devient frénétique. Sa vitesse de croissance peut dépasser 1 m par jour. 
En France, le record de vitesse de croissance est de 115 cm en 24 heures.
Vous le verriez quasiment pousser à vue d’oeil !

Incroyable, n’est-ce pas ? 

Bien sûr, ce miracle serait impossible sans la partie invisible du bambou. Ses racines sous le sol.

C’est la même chose pour la construction d’un geste musical.

Oui ! La partie la plus cruciale de l’édifice est invisible. Elle est dans votre tête, dans votre cerveau. C’est la programmation du geste.
Son hologramme sensoriel si vous préférez.

Lorsqu’un geste vous résiste, il n’est pas correctement défini dans votre cerveau.

Et pour pallier ce problème handicapant, il y a une solution.

La visualisation sensorielle. Ou pour être plus juste, visualisation multisensorielle.

En neurosciences, on l’appelle également l’imagerie motrice.

Comme vous allez le découvrir dans cet article, il existe plusieurs sortes de visualisations.
Plus important encore, vous allez découvrir que votre capacité à visualiser définit votre expertise musicale.

En effet, le cerveau des musiciens experts ou des sportifs de niveau olympique se démarque par son activation pendant la visualisation.
Ces différences sont observées grâce aux techniques modernes d’imagerie médicale.

Je sais.

Si pour vous visualiser est une chose complexe, cela peut sembler décourageant.

Mais rassurez-vous ! Comme à chaque fois, il y a de l’espoir.

Mieux comprendre et ensuite pratiquer la visualisation sensorielle vous permettra de progresser. 

Peut-être même plus vite que ce que vous ne le pensez ! 😉

Car comme tout bon professeur de musique vous le répète inlassablement :

« La meilleure façon de perdre du temps c’est de se dépêcher. La meilleure façon d’en gagner c’est de prendre son temps ».

La visualisation multisensorielle

La conceptualisation locale

La semaine dernière, je vous ai parlé de conceptualisation globale.

Cet aspect de votre jeu est fondamental pour prendre du recul, peaufiner votre style et apprendre plus efficacement.

Avec la visualisation multisensorielle, nous allons plonger dans le détail, dans la conceptualisation locale.

C’est là que se trouve la caverne d’Ali Baba.
Un potentiel de trésor et de progrès inestimable.

Pour être franc, si un génie me proposait de développer magiquement une de mes compétences de manière fulgurante, c’est celle-ci que je choisirais.

Je lui demanderais de booster ma compétence à visualiser puissamment et précisément avec tous mes sens.

Pourquoi ?
À votre avis ?

Si je choisissais de mettre tous mes œufs dans le même panier, c’est bien qu’il y a une bonne raison appuyée par les dernières découvertes en neurosciences !

Dans les faits, la réponse tient en une phrase.

Vous jouez aussi bien que vous êtes capable de conceptualiser précisément chaque détail que vos mains et/ou votre bouche doivent effectuer.

C’est aussi simple que ça.

D’ailleurs, je vais vous le prouver dans un instant. Mais avant cela, je dois vous parler d’un détail de taille.

Les différentes visualisations sont rarement définies

Certains professeurs vous ont déjà demandé de visualiser, n’est-ce pas ?

Vous ont-ils précisé quelle type de visualisation ils souhaitaient que vous pratiquiez ?

Pas toujours…

Pourtant, il y a plusieurs types de visualisation.

Et oui !

Visualiser, ce n’est pas que faire des images mentales dans votre esprit. 

En effet, pour certains professeurs, visualiser c’est créer des images dans son esprit et entendre la musique.
Pour d’autres, c’est uniquement ressentir les gestes ou uniquement se faire des images mentales. Pour d’autres enseignants, visualiser c’est voir, entendre ET ressentir.

Une clarification serait la bienvenue. Qu’en pensez-vous ?

Je vous propose d’étudier en détail la distinction entre visualisation imagée, auditive et kinesthésique.

Vous l’aurez compris, la visualisation multisensorielle fait référence à ces 3 sens, la vue, l’ouïe, le touché.

Chacune de ces visualisations comporte des nuances.

Toutes peuvent être utilisées de multiples manières pour affiner votre technique autant que votre interprétation.

Comme vous allez le découvrir, plus vous travaillez en pratiquant la visualisation multisensorielle, plus vous progresserez rapidement.

Intriguant, n’est-ce pas ?

La visualisation imagée

Ne pensez pas à un ours blanc.

Que vient-il de se passer dans votre esprit ?
Logiquement, une image fugace ou plus précise et durable d’un ours blanc est apparue dans votre esprit, n’est-ce pas ?

Si je vous dis « pensez à l’éléphant Dumbo qui saute de la tour Eiffel et s’envole dans le ciel bleu ».

Là encore, une vidéo en dessin animé s’est probablement créée rapidement dans votre esprit.

Soit dit en passant, quand je vous dis « ne faites pas », ou « faites-le », le résultat est le même ! Intéressant, non ?

Quoi qu’il en soit, c’est ce type d’images ou de vidéos mentales que la plupart des musiciens appellent la visualisation.

Et pour cause, ce sont des images et des vidéos mentales que vous visualisez.

Mais avez-vous déjà remarqué que ces images peuvent avoir des propriétés très différentes ?

Parfois vous vous voyez dans l’image comme un acteur au cinéma.

Parfois vous voyez votre environnement depuis vos yeux de la même manière que vous voyez votre écran à cet instant précis en lisant cet article.

C’est exactement la même chose lorsque vous visualisez le clavier de votre piano par exemple. Ou lorsque vous vous visualisez en train de jouer du piano.

Le fait de vous voir ou pas dans l’image module les sensations que celle-ci crée en vous.
Un univers de possibilités se cachent dans la structure de vos images mentales.

Nous verrons ceci dans un futur article. À présent découvrons les autres types de visualisation. 

La visualisation auditive

Et oui !

Lorsque vous entendez une musique dans votre esprit, vous pouvez également parler de visualisation.

Cette capacité à entendre dans votre esprit la musique est une compétence clé à développer.

Vos professeurs de musique ont dû vous le répéter.

«Entends dans ta tête la musique que tu veux jouer ! »

Vous trouverez une petite explication du célèbre pianiste Léon Fleisher dans cet article qui traite de la conceptualisation globale.

L’image auditive que vous avez d’une œuvre définit directement votre manière de jouer celle-ci. C’est d’ailleurs un outil très utile pour tester votre niveau d’appropriation d’un morceau de musique.

Choisissez un morceau de musique que vous jouez actuellement. Chantez ou jouez l’air dans votre esprit.

À présent, chantez-le ou jouez-le 2 fois plus lentement, en tâchant de respecter le rythme si possible.

Facile ? Ou pas…

À présent, répétez l’opération 2 à 3 fois plus vite que la vitesse à laquelle vous jouez cette oeuvre habituellement. Encore une fois, tâchez de respecter le rythme !

Résultat ?

Est-ce que chaque note reste précise ? Est-ce que des approximations se forment ?

Ces petits jeux sont d’excellents moyens de repérer les points de fragilité dans votre maîtrise de l’oeuvre.

Bien sûr, peut-être que dans la réalité vous parvenez à jouer le morceau plus rapidement que vous ne réussissez à le faire dans votre tête.

Ceci étant dit, vos doigts vont très vite mais votre conscience n’arrive pas à les suivre.

Cette vitesse n’est que motrice, digitale.

Rabelais nous disait dans Pantagruel :

« Science sans conscience, n’est que ruine de l’âme »

Et qu’en est-il de musique sans conscience
Je ne parlerai pas de ruine. Peut-être d’un rendez-vous manqué avec soi-même…

La visualisation kinésthésique

Cette troisième composante de la visualisation multisensorielle est souvent passée sous silence ou mélangée avec les 2 premières.

Votre capacité à ressentir les gestes lorsque vous imaginez les jouer est elle aussi un excellent prédicteur de votre niveau de maîtrise de ces gestes.

Imaginez réaliser un geste musical de base sur votre instrument.

Arrivez-vous à ressentir l’instrument ? Le geste ? 
Vous sentez-vous confiant ? Fragile ?

Toutes ces informations révèlent à quel point le geste musical est correctement programmé ou non dans votre cerveau.

Bien sûr, mieux le geste est programmé, plus vous le maîtrisez et plus vous le réaliserez parfaitement dès que vous le souhaitez.

En effet, vos doigts ne font que ce que votre tête leur dit de faire.
Les mouvements de vos doigts en sont la conséquence.  

Si vous répétez des gestes sans les penser, vous n’investissez votre énergie que sur la finalisation.
Et vous délaissez la programmation de ces gestes.

Un peu comme un architecte qui demande à des maçons de réaliser des maisons de plus en plus belles en leur donnant systématiquement le même plan de construction. 

Fatalement, les maisons vont toutes se ressembler. 

N’est-ce pas ?

Le remède est très simple.  

Vous devez améliorer le plan de construction de la maison. Vous devez peaufiner la conception mentale du geste.  

Pour conclure, j’amerais citer le célèbre violoniste, pédagogue et chef d’orchestre Léopold Auer :

« Joue avec tes mains, tu en auras pour toute la journée. Joue avec ta tête, tu en auras pour une heure et demie. »​​​​

Cela fait réfléchir, n’est-ce pas ?

L'efficacité de la visualisation multisensorielle prouvée par les neurosciences

Visualisation multisensorielle et équivalence neurofonctionnelle

Et oui !

Ce que pressentaient les grands pédagogues du XXe siècle, les neurosciences aujourd’hui le prouvent.

À Lyon, nous avons la chance d’avoir des chercheurs qui travaillent précisément sur la correspondance entre la qualité de l’imagerie motrice et les performances des athlètes.

Aymeric Guillot, enseignant chercheur à l’Université Claude Bernard Lyon 1, membre du LIBM (laboratoire interuniversitaire de biologie de la motricité), l’explique très bien.

« L’activation cérébrale est comparable lorsque les sportifs imaginent et exécutent un mouvement… C’est ce qu’on appelle l’équivalence neurofonctionnelle. »

Vous avez bien lu !

Lorsque vous imaginez jouer de la musique, vous activez les mêmes zones de votre cerveau que lorsque vous jouez réellement sur votre instrument.

C’est incroyable, non ?

Là, je pressens qu’une question vous brûle les lèvres.

« Mais Roman, est-ce que ce phénomène a lieu de la même manière chez tous les êtres humains ? »

C’est une excellente question ! La réponse est nuancée et… passionnante.

En effet, la visualisation multisensorielle n’active pas de la même manière les cerveaux des experts et ceux des amateurs… 

Le cerveau des experts travaillent moins mais mieux

Aymeric Guillot a comparé les cerveaux d’athlètes de haut niveau à celui d’athlètes amateurs qui pratiquent le même sport.

Il a par exemple observé l’activité des cerveaux de Mélina Robert Michon, vice-championne olympique du lancé de disque en 2016 à Rio et au championnat du monde de Moscou en 2013, et de Vancelas Dabaya, vice-championne du monde d’haltérophilie lorsqu’elles pratiquent mentalement leur sport.

Les découvertes d’Aymeric sont fascinantes !

En effet, grâce à un appareil d’imagerie appelé magnéto encéphalographe (MEG), il a prouvé que le cerveau des experts travaille moins mais mieux que le cerveau des amateurs.

Oui.

Vous pouvez mesurer le niveau d’expertise d’un individu à la manière dont il active son cerveau lorsqu’il pratique la visualisation multisensorielle.

Il existe de nombreuses études qui démontrent comment la visualisation améliore les performances sportives. J’en décortiquerai quelques unes prochainement sur le blog.

La visualisation multisensorielle : conclusion

Vous l’avez compris.

Le secret de vos performances artistiques se cache dans l’activation des milliards de neurones qui composent votre cerveau.

En effet, apprendre un geste sportif ou apprendre un geste musical mobilise les mêmes compétences cérébrales.

Cependant, pratiquer la visualisation multisensorielle n’est pas toujours une chose aisée.

Pour certains, s’entraîner mentalement est aussi simple que de se brosser les dents. Pour d’autres, c’est aussi dur que de soulever une haltère de 100 kg avec l’auriculaire droit.

Pourtant, c’est bien en « pensant » plus profondément chaque geste que vous allez améliorer la qualité de vos apprentissages musicaux.

Alors que faire si la visualisation multisensorielle vous paraît presque impossible à pratiquer ?

Je peux vous partager une petite astuce.

Astuce pour pratiquer la visualisation multisensorielle

En effet, lorsque vous pratiquez la musique sans instrument, certaines difficultés s’ajoutent

Par exemple, la mémorisation de la position de votre corps par rapport à l’instrument, de la structure de votre instrument, ou de l’espace entre les cordes ou entre les touches.

Lorsque vous jouez directement sur l’instrument, ces repères spatiaux et proprioceptifs vous servent de guides et vous aident.

Lorsque vous jouez mentalement, vous devez les créer vous-même.

Vous comprenez ?

Je vous conseille donc de faire des allers-retours entre l’instrument et la visualisation.

Voici comment :

  1. Jouez le geste que vous voulez travailler une fois sur l’instrument, très lentement, en ressentant un maximum les détails qui le compose
  2. Ensuite, essayez de reproduire mentalement le même geste en vous aidant de votre mémoire du geste réalisé dans la réalité physique

Cette astuce devrait vous permettre de plus facilement utiliser la visualisation multisensorielle.

Essayez-là dès maintenant !

Le jeu en vaut la chandelle.

Car plus vous progresserez dans la réalisation mentale du geste, plus vous progresserez dans la réalité physique grâce a l’équivalence neurofonctionnelle.

C’est dans votre esprit que vous construisez ce que vos doigts vont ensuite réaliser.

Si vous avez des questions, des réflexions, des commentaires, écrivez-les dans l’espace ci-dessous. Je vous répondrai avec plaisir.

Avec confiance et motivation,

Roman Buchta

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  • Alexandre dit :

    Bonjour Roman,

    Penses-tu qu’un travail lent sur l’instrument mais les yeux fermés est une forme de visualisation ?
    Je te remercie par avance
    Alexandre

    • Roman Buchta dit :

      Bonjour Alexandre, merci pour ta question.
      Lorsque tu fermes les yeux en travaillant lentement sur ton instrument, tu travailles ta capacité à réaliser les gestes sans utiliser la vue. En revanche, tes autres sens sont actifs dans la réalité et non dans l’imagination, et ton instrument te sers et t‘offre des repères spatiaux à de nombreux niveaux.
      L’exercice est très intéressant et utile.
      Ce n’est cependant pas exactement une visualisation multisensorielle.
      J’espère éclairer ta lanterne et te souhaite une très belle continuation 🙂

  • Sébastien dit :

    Merci pour ce passionnant article. Je vais m’entraîner à cette visualisation multisensorielle pour mieux m’entraîner!

    • Roman Buchta dit :

      Merci Sebastien pour ton retour. Oui c’est une excellent idée de pratiquer la visualisation multsensorielle pour développer petit à petit cette compétence clé ! Tu pourras nous partager tes retours d’expérience dans les commentaires

  • Angélique dit :

    Super article ! Je partage avec toi complètement cette vision 🙂

  • max FIDANZA dit :

    Citer 22 fois le mot GESTE en oubliant le mot OREILLE me semble pour le moins étrange quand on parle de musique

    • Roman Buchta dit :

      Bonjour, merci de votre retour.
      C’est vrai que le geste et l’oreille sont liés en musique.
      Ceci étant dit, lorsqu’on parle de visualisation auditive,
      le fait d’utiliser votre écoute interne où votre « oreille » interne
      est plus que suggéré. Du moins, c’était mon intention.
      Bonne continuation à vous 😉

  • Jessica M dit :

    J’ai trouvé ton article sur la visualisation multisensorielle très intéressante, et j’ai appris bcp de choses qui vont certainement m’aider à m’améliorer ! Merci 🙂

  • Mandel dit :

    Au sujet du travail lent… Les enseignants le recommandent? probablement car il met oblige à une plus forte concentration. Une image mentale plus forte ? Personnellement, de la maturation de la connaissance d’une oeuvre j’aime bien travailler les yeux fermés. En effet j’ai un gros handicap : je lis très facilement la partition… Donc je suis paresseux et je me repose sur elle… sauf que quand il faut jouer plus vite, cela ne fonctionne plus.
    Il me semble que cette affaire d’image mentale a un cas d’usage fréquent : les variations de reprise. En musique classique, il est fréquent qu’il y ait plusieurs reprises d’une même partie, mais avec une transition différente. Le cerveau est à la peine, car il n’aime pas, en général il apprend une transition… et il ne sait pas bien gérer cet « aiguillage ». C’est exactement le problème rencontré quand on change un doigté déjà bien appris : c’est beaucoup plus difficile que d’apprendre directement un doigté neuf (=de 10 à 100 fois plus long).
    Mais les musiciens pro gèrent cela facilement : ils ont en tête une image mentale en avance de 1 à plusieurs mesures ! J’en ai parlé avec mon prof qui est un artiste de haut niveau, il a tout dans la tête bien avant de jouer la musique qui va venir. D’ailleurs regardez bien un chef d’orchestre : il est toujours en avance sur la partition.
    Je ne dis pas que j’arrive à cela. Il y a des cas où j’ai pu. Il faut probablement bien identifier la difficulté pour la traiter « in vitro » lors de l’apprentissage…

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